Le monde est en proie à de profonds changements globaux, à une transformation à la fois matérielle, sociale, économique, technologique, scientifique et spirituelle. Comment pouvons-nous accompagner ce changement et lui donner du sens? Comment souhaitons-nous vivre sur les plans personnel et collectif ? Comment pouvons-nous tendre vers la construction de nouveaux paradigmes de sociétés et d’économies plus durables, inclusifs et équitables ?

Aujourd’hui, je souhaiterais aborder avec Luc Bigé la prééminence d’un système médico-politique qui a cessé de refléter la diversité des sciences et des scientifiques, la question de la science et de la vérité, la fin du monde tel que nous le connaissons, la tentative transhumaniste de créer un homme nouveau au travers de la biologie et le symbolisme de l’élément Air. Se situant au croisement de plusieurs mondes et incarnant l’interdisciplinarité comme nouveau paradigme de recherche, Luc possède la faculté de relier différentes approches et réalités afin de nous ouvrir à une vision holistique et à l’intégration d’une compréhension plus globale. En effet, ancien biochimiste, chercheur, écrivain, philosophe, symboliste et conférencier, il prône une vision plus poétique de la réalité, considérant qu’une simple vision mécanique ne suffit pas à rendre compte de celle-ci. Outre la voie scientifique – considérée comme seule voie de connaissance –, il remet au goût du jour trois autres approches 1 dont l’approche symbolique (le symbole étant le langage de la nature et de l’inconscient) qui existe au même titre que les forces physiques.

Illustration de Julián Bueno

Selon lui, « les systèmes symboliques traditionnels sont une manière de ré-enchanter le monde qui se dessèche sous la prédominance d’une vision matérielle et technologique du réel. Si la nature est porteuse de sens et si elle contribue à la vision d’une réalité objective, alors il est utile de l’explorer pour que les êtres humains ne soient pas identiques aux machines. »2.

Les circonstances récentes ont mis en exergue la question de l’indépendance de la recherche scientifique et celle de son dévoiement face au poids et à l’influence du lobbying industriel.Un scientisme 3 détenteur de la Vérité dont le discours instaure, mois après mois, une communication anxiogène alimentée par les gouvernements et relayée par les médias traditionnels. Aux antipodes de la pluralité des visions et opinions, ce système médico-économico-politique est en train de modifier profondément nos sociétés et nous mène vers une logique autoritaire visant à nous déposséder de nos droits et libertés fondamentaux tout en nous imposant un grand saut transhumaniste. Par exemple, pourquoi nier l’existence de traitements précoces 4 contre ce virus et vouloir imposer à tout prix une stratégie vaccinale qu’il s’agisse de vaccins classiques ou d’un vaccin à ARN Messager au lieu d’injecter de l’argent dans les hôpitaux et de financer l’ouverture de lits de réanimation comme en France ? Néanmoins, ces circonstances ont le mérite de mettre en lumière les dysfonctionnements ainsi que la corruption systémique qui gangrènent moult pans de nos sociétés. En outre, elles nous induisent à une acceptation de la diversité de points de vue, au respect des différences et à une réflexion globale sur le monde que nous souhaitons bâtir. Quelle place pour l’intelligence du cœur et la conscience dans une réalité de l’homme augmenté grâce aux nanotechnologies ?

Comment créer des ponts entre le domaine scientifique et le monde du mystère ? C’est ce à quoi s’attelle Luc Bigé en nous fournissant des clés inestimables. Il nous rappelle que la nature est « bilingue » : elle suit, à la fois, une logique rationnelle, largement et longuement démontrée par les sciences mais également une logique de sens. Ces deux facettes ont pu cohabiter dans l’harmonie jusqu’au siècle des Lumières. Les siècles suivants ont, ensuite, favorisé la suprématie de la rationalité et tâché d’effacer toute trace du sacré et de la présence du monde magique. Nous assistons, aujourd’hui, à la fin d’un monde, celui qui a marqué l’avènement de la révolution industrielle avec ses corollaires, qu’il s’agisse de l’accélération des progrès scientifiques et techniques ou de l’essor du libéralisme économique et du productivisme ayant conduit au développement du consumérisme.

Luc Bigé établit une analogie entre les quatre âges mythologiques et les quatre grandes époques de la civilisation pour comprendre les différents processus de transformation qui ont conduit à la situation actuelle. Il précise que ce mythe ne nous dit pas ce qui nous attend ensuite puisqu’il n’y a pas de « cinquième âge ». « Après les chasseurs-cueilleurs, les agriculteurs, les industriels et les créatifs culturels, nous savons qu’il est impossible d’aller plus loin, non seulement en raison de la vacance mythologique, mais aussi pour une cause purement physique : la vitesse de la lumière est théoriquement et expérimentalement indépassable. »

Il nous incombe de sortir de l’illusion de la séparation de ces différentes réalités et de réinventer les concepts de temps et d’espace suite à cette année 2020 qui a marqué une déstructuration des formes et un retour à soi forcé afin d’initier la transformation des consciences. Jusqu’à présent, nous avions besoin de voir pour croire mais il s’agit désormais du contraire. Chacun d’entre nous doit devenir la source du changement qu’il souhaite voir et vivre – bien qu’il en ignore encore la nature – en s’engageant et en faisant « ce saut dans la foi » si bien explicité par Kierkegaard 5. Car seules la prise de risque et la réalisation de notre quête individuelle permettront de créer du sens et une nouvelle solidarité.

De formation scientifique, considères-tu que la science plurielle est la première victime des circonstances actuelles ?

La science reste la science. Les victimes sont nous tous, habitants du XXIe siècle, entrés dans la confusion et le règne de l’opinion aux dépens de la pensée critique et de l’expérimentation. Je suis frappé par la dégradation considérable de la qualité éditoriale des médias mainstream depuis quelques dizaines d’années où la recontextualisation, l’analyse et la pluralité des points de vue sont devenues les grandes absentes. Cette bouillie de pensée qui est donnée à lire aujourd’hui fait qu’il n’y a plus de « journal de référence » et laisse ainsi la porte ouverte à toutes les interprétations, ouvrant sur une civilisation du soupçon. La science est alors instrumentalisée pour servir tel ou tel point de vue.

Je ne puis qu’encourager les lecteurs à aller à la source, à lire les publications scientifiques ou à interroger les auteurs qui ont publié dans des revues internationales – pas nécessairement les médecins trop éloignés de la recherche et parfois en conflits d’intérêts – pour se faire une idée sur une question scientifique. En se souvenant également que la vérité, c’est comme la queue du lézard : quand on l’attrape il lui en repousse une autre.

D’une manière générale, toute personne qui affirme une vérité ne fait plus de science, elle tombe dans l’idéologie. Le doute permanent et l’expérimentation sans cesse renouvelée sont les deux attitudes qui ont toujours fait avancer la connaissance scientifique. Il y a aujourd’hui un décalage considérable entre la science – neutre, objective, sans cesse en questionnement – et sa récupération par une idéologie sécuritaire et les intérêts privés des personnes comme des organisations.

Modélisations et prévisions erronées, études biaisées, indicateurs arbitraires, non utilisation de traitements efficients et imposition d’une thérapie génique, expertise médicale usurpée… : la science que l’on cherche à nous imposer est-elle devenue une nouvelle religion?

Je reste réservé sur l’expression « imposition d’une thérapie génique » puisque le vaccin n’est pas obligatoire et rien ne démontre, pour le moment, que son ARN messager puisse s’intégrer dans les gènes humains. Mais il est vrai que cette précipitation vers un mode vaccinal très nouveau sur lequel personne n’a de recul est inquiétante et peu scientifique. Je suis aussi réservé sur l’emploi du terme « religion » qui est, au fond, une manière pour chacun de se relier à une transcendance, à ce qui en soi est plus grand que soi, et qui relève d’une autre forme de connaissance que le savoir scientifique. Par contre il est vrai que l’on cherche aujourd’hui à nous imposer des croyances en utilisant des arguments « scientifiques ».

Mais, là encore, il y a une confusion des genres. La science est doute, questionnement, remise en cause, avancées par petits pas et, plus rarement, grandes percées, alors que la croyance a besoin de partager ses certitudes et ne supporte pas de rester dans le no man’s land d’une pensée sans réponse. Évidemment celui qui n’a pas de réponses ne peut pas briller dans les salons ni sur les plateaux de télévision. C’est pourquoi personne ne l’entend ni, du reste, ne l’écouterait, car le cerveau humain à besoin de se remplir de réponses comme une terre asséchée à besoin d’eau. Alors, oui, les choix thérapeutiques actuels sont étranges mais assez conformes à une pensée unique qui préfère une solution universelle comme le vaccin à des approches plurielles qui tiendraient compte des spécificités des patients, de leur système immunitaire et des médicaments déjà existants qui peuvent soigner la Covid-19.

Le vaccin est le nouveau Messie qui va laver l’humanité du péché de la maladie. Cela évite aussi de s’intéresser à la nature de ce « péché » : surproduction, exploitation insensée des forêts et des milieux naturels, diminution de l’efficacité de notre système immunitaire en raison d’une alimentation de mauvaise qualité et de la pollution, stress au travail, etc. Nous vivons dans un monde complexe et, d’une manière assez caricaturale, nous proposons une réponse unique pour répondre à son dysfonctionnement. Alors nous aurons dans l’avenir des épidémies à répétition qui seront autant d’occasions de contrôler les populations au nom d’un pouvoir unique sensé nous sauver d’une catastrophe. Mais il est vrai, hélas, qu’il est plus facile de penser la catastrophe que de penser la fin du capitalisme ravageur qui fonde nos sociétés modernes. La Covid-19 est pourtant le symptôme-symbole d’un dysfonctionnement grave dans notre manière de faire civilisation.

Ceci dit, les croyances fondées sur l’imagination sont essentielles dans le processus de la recherche de la vérité car elles ouvrent des possibles et permettent à la pensée de sortir du connu. L’imagination est une fonction cognitive spécifiquement humaine. Elle pourra servir les peurs et les désirs en les amplifiant, mais aussi devenir une interface féconde entre le monde spirituel et la réalité ordinaire. La différence entre les deux ? Il y a un processus imaginatif qui enferme, donne le sentiment de tourner en rond, amplifie l’angoisse et, d’une manière générale, isole et éteint la joie. L’autre imagination, celle que Henri Corbin appelait l’imaginal 6, élargit la conscience en l’ouvrant sur l’inconnu et, parfois, l’infini. C’est la source de la créativité et de l’invention.

Science et vérité… Le respect de la vérité doit être une condition sine qua non mais se faire le chantre de cette vérité n’est pas suffisant si cette démarche ne s’accompagne pas d’une observation et d’un raisonnement rigoureux et vérifiés, de contrastes permettant la compréhension de sa diversité. Selon toi, quelles sont ces exigences requises par la vérité scientifique ?

Les trois piliers qui fondent la science sont la mesure, l’objectivité et le questionnement. La mesure suppose des expérimentations réalisées dans des conditions de laboratoire où tous les paramètres sont contrôlés ; l’objectivité demande au chercheur de laisser de côté ses opinions personnelles afin que celles-ci ne biaisent pas son interprétation de l’expérience ; le questionnement suppose d’avoir la conscience que, comme l’écrivit joliment Nietzsche, « toute vérité est une erreur en sursis ». Le vrai chercheur est donc dans une posture d’humilité intellectuelle. Nous savons par expérience que plus nous savons sur un sujet, plus celui-ci se dévoile dans sa complexité et moins nous pouvons être affirmatif et définitif. Le chercheur scientifique s’oppose donc au « sachant » qui connaît un peu mais peu, tout en affirmant à qui veut l’entendre ses propres convictions sous couvert de « science ». Malheureusement, aujourd’hui, nous sommes entrés dans le monde des « sachants » et des experts autoproclamés qui utilisent leurs faibles lueurs de connaissance pour affirmer, briller et jouir de leurs petits pouvoirs.

Notons que la science ne traite pas de la question du sens ni des problèmes éthiques. Nul ne peut rien dire de sensé à partir d’une publication scientifique si ce n’est « pour le moment nous comprenons que tel mécanisme est à l’œuvre ». Les interprétations philosophiques, politiques, juridiques et éthiques ne sont pas scientifiques et ne peuvent, en toute rigueur, utiliser la science comme faire-valoir. La question du sens relève d’une autre logique : celle des symboles.

L’étude frauduleuse sur les effets de l’hydroxychloroquine met en lumière la polémique liée à la qualité et à la validité des publications scientifiques. A-t-on définitivement entériné l’ère de post-vérité où la science se convertit en un simple outil de propagande à l’instar des médias traditionnels ?

C’est en effet un bel exemple d’instrumentalisation de la science puisque ce médicament fut interdit sur la base d’une publication fausse, et que personne, ensuite, n’est revenu sur cette décision. Nous avons donc deux niveaux d’incompétence de la part des décideurs. D’une part, ils ne savent pas lire une publication scientifique, ce qui est grave par temps de pandémie, et d’autre part ils sont de mauvaise fois puisqu’ils qu’ils ne sont pas revenus sur leur décision d’interdire l’usage de l’hydroxychlroquine, ce qui est plus grave encore. Le bons sens eut été de se demander à qui profite la désinformation et d’engager un procès pour falsification de données scientifiques à l’encontre des auteurs de cette publication. On se souvient de l’affaire Lyssenko qui fit grand bruit au milieu du XXe siècle et fut un exemple retentissant de perversion de la science par l’idéologie. Nous nous retrouvons aujourd’hui dans une situation comparable, mais sans procès pour le moment.

Notre vision de la réalité est fragmentée donc limitée car la formulation d’un point de vue devient excluant. Comment peut-on éviter l’écueil de se raccrocher à une seule vérité en perdant ainsi l’opportunité d’élargir notre point de vue, nos connaissances et de parvenir à une compréhension plus vaste ?

Il faut oublier le terme de « vérité », et son contraire naturel, les « fake news » en commençant par réfléchir, se renseigner, interroger des points de vues différents, voire disparates. Le « vrai » est sans cesse en mouvement et personne ne peut se l’approprier pour en devenir l’heureux propriétaire. Une vérité qui s’accroche est souvent une opinion. L’opinion est utile pour la personne car elle l’aide à se positionner et à faire des choix dans sa vie, mais elle ne peut prétendre à aucune forme d’universalité. Lorsqu’elle le fait, cela devient une idéologie qui écrase le réel comme le ferait une formidable machine de chantier, au risque de ressusciter Lyssenko.

Celui qui aspire à la vérité devrait se poser ces questions : suis-je capable de vivre dans l’incertitude ? Suis-je capable d’observer ce que telle ou telle information fait sur moi – en termes de plaisir ou de déplaisir – afin de ne pas me laisser manipuler par mes opinions ? Suis-je assez curieux, par exemple en lisant sérieusement et avec attention des articles contraires à mes opinions ?

Ensuite seulement, une pensée globale pourra questionner ce virus :

  • d’un point de vue scientifique : qu’est-ce que c’est ? Comment ça marche ? ;
  • d’un point de vue systémique : quel est son impact sur notre système social complexe et ses conséquences dans le temps ? ;
  • en le lisant comme un symbole : quel est son sens ? ;
  • et, enfin, en comprenant les métamorphoses qu’il introduit dans le monde du simple fait de sa présence.

Aujourd’hui aucune de ces étapes n’est franchie car le préalable du non-savoir est rendu impossible par une kyrielle de croyances qui s’engouffrent dans notre cerveau via les médias de tous bords.

À tes yeux, « la crise actuelle est essentiellement ontologique et invite l’être humain à une initiation collective qui le conduira vers une nouvelle espèce ». À quoi pourrait ressembler cet « homme nouveau » ?

C’est une grande question ! Nul ne le sait. L’évolution ne se décide par à partir de l’ancien monde qui, par nature, ne peut comprendre une nouvelle espèce. Il nous est difficile de penser un changement radical car nos seules références sont celles du connu. Il existe bien sûr des pistes comme le développement du breatharianisme ( pratique consistant à se nourrir directement de l’énergie vitale qui est partout dans l’espace ) ou les textes de Sri Aurobindo à propos de la descente du supramental sur la Terre. Néanmoins la « nouvelle espèce », ce que Satprem appelait « l’homme après l’homme », se révèle par voie naturelle et étapes successives. Nous pouvons l’accompagner en conscience mais il est beaucoup trop tôt pour dire ce qu’elle sera.

Dans la nourriture pranique c’est l’intelligence du corps qui est à l’œuvre, dans la philosophie d’Aurobindo c’est la volonté de l’Esprit qui transforme la biologie humaine. Les points communs à ces deux phénomènes sont l’abandon de la volonté d’égo et la reconnaissance que l’évolution de l’homme se fait dans son corps. C’est une évidence que nous avons un peu oubliée en raison de l’attention portée, ce dernier siècle, sur le développement personnel qui tend à conduire la personne vers un mieux être au lieu d’un plus être. Or la nouvelle espèce demande un changement ontologique, elle nous propose d’aller vers un plus-être, à conquérir cette conscience que « je est un Autre ».7

Tu évoques plusieurs tentatives de changer la nature humaine depuis le XXème siècle : le nazisme à travers la violence, le communisme à travers le conditionnement et aujourd’hui, le transhumanisme à travers la biologie. Dérive eugéniste, annihilation de l’esprit critique menant à l’obéissance des peuples : que t’inspire cette troisième tentative biologique qui reprend les bases des deux précédentes ?

L’idée de « changer l’homme » n’est pas nouvelle. Le Moyen Âge chrétien chercha à le transformer en Dieu, les corps conservés des saints en témoignent encore ; le nazisme tenta de le transformer en réactivant d’anciennes cosmogonies ésotériques et en le purifiant dans la violence de la guerre ; le façonnage de l’homme nouveau soviétique passa par les camps de rééducation idéologiques et, aujourd’hui, le transhumanisme tente à sa manière de créer un nouvel homme. Seul le libéralisme préféra changer la nature extérieure et instaurer des systèmes d’organisations qui limitent les dégâts causés par la violence et l’avidité naturelle de l’être humain. Mais ce modèle lui-même n’est pas parfait puisqu’il conduit à l’extériorisation de nos difficultés sur le monde vivant. Par ailleurs, ce désir de changer l’homme est légitime : qui peut dire que notre évolution, en tant qu’espèce, est achevée ?

La voie choisie par le transhumanisme, qui souhaite créer une nouvelle espèce à partir de la technologie et du génie génétique, me semble toute aussi dangereuse que les précédentes car elle ne fait pas confiance dans la Vie ni dans l’intelligence du corps.

Le transhumanisme est l’aboutissement presque caricatural des thèses de Descartes sur l’homme-machine, elles-mêmes issues de l’humanisme qui naquit à l’aube du XVe siècle, avec la Renaissance italienne. En mettant l’homme au-dessus de tout, de la nature comme du sacré, cette philosophie à favorisé la liberté de conscience et le développement des sciences. Mais elle a aussi conduit à l’extraordinaire narcissisme de nos sociétés qui ne pensent le monde qu’à travers les besoins des individus.

Comme Narcisse, les transhumanistes cherchent la perfection du corps et l’éternelle jeunesse ; comme lui, leur cœur reste fermé car ils refusent les leçons maturantes de la souffrance ; comme l’Adolescent, ils ne descendent pas dans leurs profondeurs intimes pour se connaître vraiment afin de développer une empathie qui soit plus que théorique.

Tant que la personnalité n’a pas touché l’espace du cœur, elle ne peut pas comprendre qu’il y a autre chose qu’elle-même. Le transhumanisme est une entreprise narcissique qui utilise la technologie prométhéenne pour arriver à ses fins. Ses thuriféraires pensent que leur cerveau est l’alpha et l’oméga de leur existence humaine. Mais où est l’intelligence du cœur ? Où est ce contact intérieur avec ce qui en soi est plus grand que soi ? Ce terme de « transhumanisme » est si trompeur et si mal choisi !

Selon toi, cette période, marquée par la paranoïa collective, fait écho à d’autres périodes de l’histoire récente comme le début de la Première Guerre Mondiale, ou les années 1947-48 qui ont vu la naissance d’Israël, la partition de l’Inde puis le maccarthysme. Comment traverser nos peurs les plus profondes et sortir de cette paranoïa collective ?

Le recul historique permet de relativiser beaucoup de choses. Les peurs collectives surgissent dans l’histoire d’une manière récurrente, comme un vent mauvais qui saisirait les hommes et engourdirait la clarté de leur conscience. Alors il faut respirer, éteindre la télévision, et revenir vers soi ou, plus simplement, vers des sujets qui donnent de la joie. C’est une manière de désidentifier notre conscience de ce poison collectif qu’est la peur. Car ces ombres nées des mémoires oubliées du passé ressurgissent de temps à autre et cherchent, comme certains dieux antiques, à être honorés par la guerre, le sang et des bouc-émissaires.

Le sourire sans cause qui surgit spontanément de l’intérieur est sans doute le meilleur antidote.

« Il faut que chacun soit solitaire dans une démarche solidaire ». Il est vrai, qu’à présent, le processus d’individuation ne peut plus seulement se faire pour soi mais dans le but d’apporter notre contribution au collectif. Mais comment nous relier à notre voix intérieure et redonner du sens (individuel et collectif) dans cet état de sidération qui nous paralyse ?

Ultimement, la différenciation entre soi et non-soi n’est pas réelle. Celui qui est solitaire, au sens du mythe du héros, est toujours aidé dans sa quête par les dieux. En d’autres termes l’univers lui apporte sous forme de synchronicités des rencontres, des livres, des découvertes artistiques, qui contribuent à sa quête. Pourquoi ? Parce que celle-ci, si elle est solitaire, n’est pas personnelle. L’œuvre que le héros va donner au monde à la fin de son parcours contribuera naturellement à un changement collectif. Et si l’œuvre est tout de même de l’ordre d’une réalisation personnelle quoi de plus magnifique pour les autres que d’être au monde dans la joie de la réalisation intérieure ?

Le héros est celui qui accepte de sortir de sa zone de confort lorsque « quelque chose » perçu comme essentiel pousse dans le creux de sa poitrine. Mais cette pousse est encore fragile. Pour grandir, elle a besoin d’être fréquentée, c’est-à-dire d’être fréquemment reconnue et honorée.

Écouter l’appel intérieur, c’est sentir le murmure essentiel qui crie au fond de son cœur. Alors le sens de sa vie se dévoile progressivement comme le ferait un corps qui se dénude lentement de ses oripeaux. Alors cette parcelle de lucidité aimante se découvre soudain comme une partie heureuse et active d’une communauté physique ou spirituelle. En osant sa différence au risque de l’isolement elle découvre une solitude féconde qui participe à la vie de l’univers.

Cette crise n’a fait qu’accentuer plusieurs processus initiés avec les nouvelles technologies (solitude et isolement physique, distanciation du lien social…) tout en favorisant un retour à soi nécessaire. Comment éviter le piège de la dépersonnalisation et de l’atomisation de tout lien social et de la solidarité ?

Les réseaux sociaux issus des nouvelles technologies ont ceci de paradoxal : ils enferment le sujet derrière un écran tout en favorisant ses échanges avec le reste de l’humanité. Cette communication abstraite se fonde uniquement sur la vue et l’audition. Elle met de côté les sens liés à la convivialité et à la prise de risque : le toucher des corps, le goût des aliments partagés et l’odorat qui nous renseigne sur l’air du temps. C’est donc une communication aseptisée, contraire aux engagements héroïques, qui nous est proposée.

Le risque d’atomisation est donc bien réel puisque cette technologie favorise les sens du lointain, la vision et l’audition, aux dépens de la proximité qui, seule, nous touche en profondeur. Le télétravail accentue cette immersion de l’être humain dans l’abstrait et l’immatériel, dans la lumière des écrans et les ondes sonores des haut-parleurs.

Comment éviter cela ? Là encore il n’y a pas de recettes. Mais on peut sans doute, pour rééquilibrer, réorienter ces sens vers sa vie intérieure, par exemple en « regardant » puis en notant ses rêves, et en « écoutant » ses sensations corporelles. Alors s’épanouira le désir de danser, de partager, de poétiser et de chanter ensemble. Même si c’est encore, par mauvais vent de Covid, par l’intermédiaire des écrans.

Le problème est-il la solution ou la solution proviendra-t-elle d’endroits et de personnes complètement inattendus ?

Sans doute les deux. La biologie nous apprend que les grandes inventions du vivant se produisent et se développent en période de crise, lorsque la pression des organismes dominant sur les écosystèmes faiblit. Il faut donc des zones de « non droit », des no man’s land marginaux pour que la nouveauté puisse émerger, sinon elle serait écrasée par la puissance aveugle des valeurs dominantes. D’un autre point de vue, le problème est en fait le symptôme et le symbole d’un dysfonctionnement systémique. La Covid-19 parle aussi de la pathologie de notre système d’organisation sociale, inadapté à son intégration dans le fragile équilibre de notre biosphère.

Comme pour la maladie dans le corps humain, la pathologie est parfois un processus de guérison qui « expurge » les tensions psychiques et les non-dits de la personne. La pandémie est à la fois un problème à résoudre par la science, un processus de transformation de la société (pour le pire ou le meilleur) et un symbole qui révèle nos dysfonctionnements collectifs.

La conscience n’est associée à aucun élément. Mais si c’était le cas, il s’agirait probablement de l’élément air. La récente conjonction de Saturne et Jupiter dans le signe du Verseau – initiant un cycle de 200 ans- ainsi que l’activité exacerbée dans les signes d’air dans les prochaines décennies (le nœud nord en Gémeaux jusqu’en 2021, l’arrivée de Pluton en Verseau en 2023 et celle d’Uranus dans le signe des Gémeaux en 2026) annonce-t-elle cette transformation de la Conscience ?

Pour être précis il s’agit d’une période de 238 ans environ. Celle où nous nous trouvons commença en 1981 et continuera jusqu’en 2219. Durant ce laps de temps les conjonctions successives entre Jupiter et Saturne se feront dans des signes d’Air, à l’exception de celle de l’année 2000 qui se produisit dans la Terre du taureau. Celle de décembre 2020 s’est formée sur le premier degré du Verseau.

L’élément Air à quelque chose à voir avec la subtilité, l’élégance, la distanciation du réel, la capacité à percevoir des détails habituellement invisibles. La précédente période de 240 ans se fit dans les signes de Terre, tout au long des XIXe et XXe siècles, signant ainsi une époque matérialiste tournée vers l’exploitation des ressources naturelles. On peut penser que les deux siècles à venir seront plus « légers », orientés vers la compréhension des réalités subtiles comme la nature de la communication avec les autres règnes du vivant et la fraternité des espèces. Le dernier cycle Jupiter-Saturne en Air se produisit entre 1186 et 1425, période qui inclut la Renaissance italienne avec le début de l’humanisme (conjonction Neptune Pluton de 1399), les prémisses de la grande peste noire (1347) et de la guerre de Cent Ans (1337), tous deux synchrones à une conjonction Uranus-Pluton. On voit ici qu’il est dangereux de miser tous ses espoirs sur un seul cycle astrologique ! Au XIVe siècle l’Air a fonctionné comme un facteur de désorganisation de la société du Moyen Âge, un monde pourtant si structuré par les efforts des siècles précédents.

La conscience, comme tu le soulignes, n’appartient ni à l’Air, ni au Feu, ni à l’Eau, ni à la Terre, mais elle utilise ces quatre éléments pour s’exprimer. L’astrologie indienne introduit un cinquième élément, l’akasha, souvent traduit par « Espace ». C’est peut-être le plus subtil et le plus proche de la nature de la conscience. S’entraîner à percevoir l’Espace comme une entité, comme un être vivant au sein duquel nous nous mouvons, pourra nous donner quelques insights sur la nature de la conscience.

Interview de Luc Bigé. Au nom de la science, du sens et de la conscience !

Notas/Notes

  1. Luc Bigé évoque les approches suivantes : l’approche scientifique, systémique (relation entre les objets mais toujours dans le champ de la science) ainsi que deux autres voies traitant de la question du sens.
  2. Ouvrages de Luc Bigé https://reenchanterlemonde.com/les-ouvrages-de-luc-bige/
  3. « Le terme scientisme en français a été inventé en 1898 par l’écrivain, Romain Rolland, contre un mouvement de pensée d’après lequel la connaissance scientifique permettrait de résoudre tous les problèmes philosophiques, sociaux, moraux, politiques de l’humanité. Le terme est donc polémique puisque le mouvement de pensée visé est le positivisme d’Auguste Comte, et d’emblée dépréciatif parce que le projet qu’il porte est jugé idéaliste sinon quasiment religieux. »https://www.cairn.info/revue-psychotropes-2010-3-page-77.htm
  4. On peut notamment mentionner l’hydroxychloroquine dont l’efficacité a été démontrée dans 136 études publiées dans le monde mais également l’ivermectine. l’azithromycine ou encore la colchicine; et enfin, l’importance fondamentale de l’alimentation, des micronutriments des oligoelements (le Zinc notamment), des vitamines (C et D) qui permettent de pallier les carences pouvant affaiblir notre système immunitaire.
  5. Dans Crainte et tremblement. Lyrique-dialectique par Johannès de Silentio 1843. Traduit du Danois par Paul-Henri Tisseau 1894-1964. Introduction de Jean Wahl. Paris : Fernand Aubier, Éditions Montaigne, 219 pp. Collection “Philosophie de l’esprit”, Kierkegaard s’appuie sur l’histoire d’Abraham pour illustrer ses thèmes du saut dans la foi, de l’absurde de l’existence et de la suspension de l’éthique. Pour obéir au commandement absurde de Dieu qui lui demande de lui sacrifier son fils Isaac, Abraham fait un saut dans la foi et suspend l’éthique.
  6. « Le terme fut forgé par Henri Corbin, spécialiste de la philosophie islamiste. Pour lui, l’imagination possède sa fonction noétique et cognitive propre, c’est-à-dire qu’elle nous donne accès à une région et réalité de l’être qui sans elle nous reste fermée et interdite. Cette réalité est le monde imaginal, composé des images métaphysiques (dieux, héros, anges, muses, fées) qui donnent accès aux archétypes, ces briques constitutives du monde du sens. » Le Parchemin magnifique, livre 1.
  7. Citation d’Arthur Rimbaud

Un avis sur « Interview de Luc Bigé. Au nom de la science, du sens et de la conscience ! »

  • février 15, 2021 à 10:32
    Permalien

    Merci Audrey de nous nourrir de telles nourritures. Si ton site était un restaurant, tu aurai au moins 3 étoiles au Guide Michelin. Dommage qu’il n’existe pas un « Guide Michelin » des sites, blogs, écrivains, conférenciers, coachs, etc… Car hélas, là aussi la malbouffe règne. Heureusement, il existe des personnes comme Luc et toi. Merci à vous deux pour la qualité et la générosité de ce partage. Longue vie à ton site et que celui-ci se développe à hauteur de sa qualité.

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